[HUMEUR] Ma réponse à David Abiker

18 décembre 2012 dans En vrac, Personnel, Société

Monsieur Abiker,

Votre billet sur la « France détestable » m’a fait sourire. Voyez-vous, je me suis exclamé il y a encore quelques jours : « Mais quelle chance on a de vivre en France ! », et je le pense sincèrement. J’avalai alors gloutonnement quelques tranches d’un excellent saucisson dans l’attente d’une tartine copieuse d’une bonne baguette et d’un fromage bien fait.

J’aime mon pays et là où je vous rejoins, c’est que ça n’a rien à voir avec le football (dont je me contre-carre) ni avec sa défense au prix de ma vie (je l’aime plus qu’une patrie). J’aime la France parce qu’elle est riche de montagnes, de côtes océaniques ou d’une mer qu’on nous envie, de forêts girondines et d’étendues labourées, de villages classés et de monuments historiques d’autres âges, d’hectares de vignes dont vous appréciez sans doute le vin chaque jour.

J’aime la France parce qu’elle est riche de festivals, de patrimoine, d’universités, de musées, de bibliothèques, d’associations ; de toutes ces choses qui lient ses habitants, qui les rassemblent autour de rires, d’émotions, de connaissances, de savoir, de divertissement.

J’aime la France parce qu’elle m’a offert les plus belles conditions dans lesquelles une petite fille peut être élevée ; j’aime la France parce qu’elle m’a offert une éducation à l’école publique, un diplôme d’université, des emplois pour subvenir à mes besoins d’étudiantes venant d’une ville non-universitaire ; j’aime la France parce qu’elle m’offre la chance inouïe de m’exprimer sans avoir peur pour ma vie, de choisir ou non d’aller voter, de circuler librement, et de me laisser le temps d’être créative.

Je suis loin d’être riche, monsieur Abiker, je viens de passer dix années parisiennes sous le seuil de pauvreté, et je doute que vous ayez cette expérience, parce qu’avoir eu 20 ans en 2003 était une toute autre paire de manche qu’avoir eu 20 ans en 1989. Je ne paye pas encore d’impôts mais malgré le fait qu’une fois toutes mes factures réglées, mon ventre rassasié et mes économies mises de côté pour en payer l’année prochaine, il ne me reste que de quoi m’offrir Science&Vie et éventuellement une limonade ou deux avec mes amis, j’ai hâte de les payer, ces impôts.

Parce que c’est la France, cette France « détestable », qui m’a sauvé la vie grâce à cet hôpital public payé par l’argent des contribuables. J’aime la France pour ça, monsieur Abiker. Parce que c’est cette même France qui a formé, dans ses universités, le neuro-chirurgien qui m’a opérée.

J’estime être « en bonne santé mentale », monsieur Abiker, et je n’ai pourtant aucun rêve d’ailleurs. J’ai du sang espagnol et j’y vois des policiers violents contre des manifestants, un taux de chômage épouvantable et des côtes méditerranéennes défigurées par le béton touristique. Les nôtres sont (encore) protégées par des lois. J’ai du sang belge et je n’envie pas un pays où le vote est un devoir et non un droit, où le clivage entre Wallons et Flamands est un vrai problème et où le gouvernement a longtemps été fantôme. J’ai de la famille en Angleterre qui rapporte des réalités concernant le système de santé qui font froid dans le dos, où l’alcool est un épouvantable problème de santé publique, où les adolescentes deviennent maman à tour de bras et où la privatisation de beaucoup de services publics devient dramatique.

J’aime la France parce que la corruption n’y est pas (encore) proverbiale comme en Italie ; j’aime la France parce qu’on n’y massacre pas des enfants dans des écoles à coups d’armes à feu en libre circulation ; j’aime la France parce que notre justice n’exécute plus personne ; j’aime la France parce que je suis sûre qu’elle va enfin permettre à tous d’avoir des Powerpoint pourris à leur mariage.

Bien sûr que tout n’est pas rose, monsieur Abiker. Mais je ne suis pas certaine que vous soyez gagnant au Brésil. Iriez-vous en Russie, pays connu pour son fabuleux exemple démocratique ? En Chine ? Au Togo, alors ? Et pour avoir vécu trois mois au Canada, je n’irai m’y installer pour rien au monde. Ils n’ont plus droit d’y faire grève, ni de lire 1984 dans le métro, ils ont des problèmes écologiques terrifiants et ils sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis.

Voyez-vous, à la lecture de votre billet, je n’y ai pas vu une détestation de la France mais un rejet de ce que vous, oui vous, monsieur Abiker, en avez fait. Tous les problèmes que vous soulevez existent, malheureusement, mais ils n’existent que parce que votre génération a fait les mauvais choix. Bien avant d’avoir l’âge de posséder une carte d’électeur, je pensais déjà que voter à gauche ou à droite (et assimilés) n’avait désormais plus aucun sens. Je l’ai répété le matin du dernier tour de l’élection présidentielle. Le présent me donne, hélas, raison.

Je pense aussi que vous êtes enfermé depuis trop longtemps dans le milieu politico-médiatique et que vous n’arrivez plus à sortir la tête de cet océan de cynisme que vous dénoncez. Pour vous, la France n’est que politique et économie. Bien sûr que vous la trouvez détestable. Mais ce sera la même chose dans un pays portant un autre nom.

Je ne suis ni « frappadingue » ni un « immense pervers ». Pourtant, je n’ai pas envie de partir, parce que malgré ses défauts, ses mauvais penchants et ses ratés, la France a bien plus de richesse, de luminosité et de vie que vous ne le décrivez. Ce n’est pas elle que vous souhaitez fuir. C’est ce que vous en avez fait. Ce n’est pas elle qui vous dégoûte. C’est votre culpabilité.

Permettez-moi d’y rester et de m’y sentir bien, monsieur Abiker, sans me sentir visée par vos accusations de folie ou de perversité. Permettez-moi de continuer à voter de manière à dégager tous ces cons que vous, oui vous, gardez au pouvoir depuis tant d’années. Permettez-moi d’y payer mes impôts avec plaisir, d’y fréquenter ses transports publics, de jouir de cette exception culturelle qu’on nous envie dans le monde entier, d’y travailler sereinement grâce aux lois sociales acquises grâce à des Français qui se sont battus, d’y savourer les trésors de notre terroir désormais inscrit au patrimoine de l’Humanité et d’y côtoyer des personnes issues de l’immigration qui ont conscience, eux, de la chance qu’ils ont d’y vivre.

Et d’ailleurs, monsieur Abiker, même si vous ne me permettez pas tout ça, nous vivons tous deux dans un pays qui m’autorise à le faire.