[ENQUETE] Les hommes en Force de l’Art contemporain

janvier 13, 2010 dans Culture, En vrac, Société, Travaux universitaires

La situation des femmes dans la société française pose encore bien des problèmes et soulève bon nombre d’injustices. Si les derniers gouvernements ont prôné la parité, les résultats ne sont pas encore ceux escomptés. Qu’en est-il de la représentation des femmes dans les manifestations publiques créées ces dernières années ? Le Ministère de la Culture et de la Communication, notamment, s’est investi dans le soutien et la promotion de l’art contemporain à travers la création d’une triennale intitulée La Force de l’Art. Cette initiative publique donne-t-elle toutes ses chances aux artistes, quel que soit leur sexe ?

Souhaitée par Dominique de Villepin, alors Premier Ministre, La Force de l’Art a été créée en 2006 et a pour mission de promouvoir à l’étranger les créateurs d’art contemporain, français ou vivant en France, vivants ou non. Conçues comme une vitrine de la scène française, les deux premières éditions de cette triennale, en 2006 et en 2009, se sont déroulées sous la Nef du Grand Palais à Paris. Si l’édition de 2006 a été un succès avec 80 000 visiteurs, en partie due à la primauté de l’évènement, la deuxième édition présente un bilan plus contrasté : 67 000 visiteurs pour l’exposition sous la Nef du Grand Palais. En ce qui concerne les visites des annexes (Musée du Louvre, Tour Eiffel, Musée Grévin, Palais de la Découverte, et Eglise Saint-Eustache), le chiffre avancé est de 40 000 entrées, mais il est impossible de différencier les entrées pour les monuments eux-mêmes, des entrées pour les annexes de laForce de l’Art 02.

D’une manière générale, les artistes sont satisfaits de la démarche et l’encouragent. Cependant, ils soulèvent bon nombre de problèmes dans la réalisation, et notamment la faible représentation des artistes femmes – et, quand elles sont présentes, une certaine désinvolture à leur égard, à l’instar de Frédérique Loutz, artiste exposée lors de la deuxième édition : « Un des trois commissaires n’a pas eu la politesse de me saluer ». Elle s’est alors sentie « seule, démunie et éprouvée ». Les artistes hommes ont également conscience de la sous-représentation de leurs consœurs, phénomène qui ne se résume pas à la Force de l’Art, mais bien aux expositions, collections, et manifestations françaises en général : même si Fayçal Baghriche n’est pas « pour la parité dans les expositions ; on choisit de montrer des travaux selon leur pertinence et non selon le sexe de l’auteur », il estime tout de même que « des oublis aussi manifestes ne peuvent être assimilés qu’à du dédain ». Fayçal Baghriche n’est pas le seul à tempérer ses propos sur la question. Gilles Fuchs, président de l’Association pour la Diffusion Internationale de l’Art Français (ADIAF), modère également son opinion personnelle : « On fait attention à la présence de femmes mais ce n’est pas un critère déterminant. Si on n’avait que des Louise Bourgeois dans notre sélection, on n’aurait que des Louise Bourgeois. Les personnes sélectionnées sont artistes avant d’être femmes. Il est vrai que les artistes promus par les galeries sont en majorité des hommes. (…) En art, il n’est pas essentiel de distinguer les deux genres : si vous lisez un bon roman, il n’est pas nécessaire de savoir si c’est un homme ou si c’est une femme qui l’a écrit. Ce n’est pas vital au niveau de l’organisation de la société. Si vous demandez à Annette Messager si elle est une artiste femme, elle vous griffera et vous dira : je suis UN artiste ».

Ce problème mobilise, des groupes militants se forment, notamment sur Facebook où un groupe intitulé « La faiblesse de la Force de l’Art » a été créé en écho à la lettre ouverte écrite par Isabelle Alfonsi (galeriste et critique d’art), Claire Moulène (journaliste et commissaire d’exposition indépendante), Lili Reynaud-Dewar (artiste et enseignante à l’Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux), et Elisabeth Wetterwald (critique d’art et enseignante à l’Ecole des Beaux-Arts de Clermont-Ferrand). Cette lettre vise à dénoncer la faible représentation des femmes, notamment à la Force de l’Art. Philippe Comtesse, le créateur du groupe, explique : « Cet appel est bien plus large que celui de La Force de l’Art qui n’est qu’un symptôme de ce qui se passe dans l’art et la représentation des femmes dans les collections, événements, expositions. Pour ce qui est de mon engagement dans cette histoire, je suis sympathisant féministe. Suite à cet appel, j’ai boycotté l’événement. » Il ne semble pas être le seul concerné. Jihane El Meddeb, auteure et cinéaste présente au vernissage des deux éditions, a déclaré : « J’ai d’ailleurs eu une conversation avec Orlan à ce sujet. J’avais entamé une action relevant le pourcentage de femmes représentées lors de ces expositions alors que je ne suis pas « féministe » pour un sou… » Et Polina, une amatrice d’art contemporain qui ne se sent pas non plus particulièrement proche d’un quelconque mouvement féministe, avoue : « Oui, les artistes femmes ne sont pas assez représentées, mais ce n’est pas spécifique à la Force de l’Art, c’est tout le milieu de l’art en général. »

Les artistes femmes comptaient pour 16% des effectifs lors de la Force de l’Art, alors qu’elles comptent pour 60% des diplômées des écoles des Beaux-Arts en France. Parmi les candidats admis en première année aux Beaux-Arts de Paris pour 2009-2010, 55% sont des candidates. A la Villa Arson de Nice, dans l’équipe pédagogique de 34 personnes, 4 professeurs sont des femmes, dont 3 sont des artistes, et plus de la moitié des étudiants sont des étudiantes.

Le monde de l’art contemporain ne reste pas inactif face à cette sous-représentation : depuis le 27 mai 2009, l’accrochage elles@centrepompidou a investi le Musée national d’art moderne de Paris. Entièrement dédié à la création contemporaine féminine, il a pour vocation d’interpeler à la fois le public et les institutions pour qu’enfin un jour, et le plus tôt possible, les artistes femmes soient représentées dans les manifestations, dans les collections, et dans les expositions à la hauteur de leur présence, de leur talent, et de leur contribution à la scène contemporaine française.