[SPECTACLE] C’est beau, c’est bien, c’est Bel. Ou non.

décembre 18, 2009 dans Culture, En vrac, Travaux universitaires

Cédric Andrieux, spectacle de non-danse de Jérôme Bel avec Cédric Andrieux, s’est joué ce 14 décembre 2009 au Théâtre de la Ville à Paris. Non-critique.

Puisque vous ne me voyez pas, je vous décris la scène. Je suis dans une pièce banale, ni trop grande, ni trop petite, dans laquelle se trouvent un bureau, une chaise, un ordinateur. Je suis à mon clavier, un thé fumant à côté de moi. Je suis une travailleuse comme les autres. J’écris.

J’écris depuis que je sais écrire. Ces mots, sans cesse, qui m’ont apprivoisée plus que l’inverse. La grammaire, la conjugaison, les figures de style, la ponctuation ; toutes ces règles à la base de l’écriture qu’il faut apprendre, s’approprier, répéter, intégrer dans la douleur, dans les mêmes exercices, sans cesse, jusqu’à la nausée, jusqu’à la crampe intellectuelle.

Cédric Andrieux, 32 ans, danseur, de Brest, est seul sur scène, sans costume, sans décor. Un survêtement, un sac de sport, une bouteille d’eau à ses pieds. Il ne danse pas, il raconte sa vie de danseur. Comment, à l’adolescence, il choisit de vouer son existence à cet art. Il nous raconte ses cours, ses études, les compagnies dans lesquelles il s’est intégré.

J’ai appris la littérature, j’ai appris l’écriture journalistique, j’ai pris des cours, j’ai lu des livres, des articles, des critiques. Des critiques, surtout. Observer sans cesse, tenter de reproduire le geste, le style, la forme. Se tromper, recommencer, déchirer la feuille, ne pas enregistrer les modifications, ouvrir une nouvelle page, s’acharner, souffrir, pleurer. Et un jour, le texte. Jugé, bien sûr. Maladroit encore, mais on me dit que l’équilibre est là, la technique aussi. L’âme viendra. (Ah, penser à racheter du thé à la framboise.)

La compagnie de Merce Cunningham, notamment, dans laquelle il est resté huit ans. Alors des  fois, Cédric Andrieux, dans ce spectacle éponyme, danse. Oh à peine, c’est un danseur qui prête son corps au concept du chorégraphe Jérôme Bel, il ne voudrait pas déstabiliser son public. Un danseur qui danse – nous ne sommes pas prêts. Jérôme Bel aime d’ailleurs « casser l’attente du public ». Alors, cassée, l’attente ? Non. On attend. Inexorablement.

1816 signes, déjà. Ma critique suit la construction que j’avais imaginée, peut-être que le ballet final des mots permettra une esthétique ; peut-être que les lecteurs, en me lisant, auront une émotion, ou le sentiment d’avoir fait une rencontre. En tout cas, je suis tellement concentrée sur la technique, si exigeante, si compliquée, j’en oublie le reste.

Je critique peu le spectacle bien sûr – mon dieu, qui suis-je ? J’ai mes maîtres, mes mentors, mes modèles ; je les respecte infiniment et préfère les raconter plutôt que de les singer. Bien sûr, comme les danseurs. Des rencontres qui m’ont forgé le caractère, d’autres qui m’ont emballée, d’autres qui m’ont ennuyée.

La voix de Cédric Andrieux est posée, placée, mais monotone. Si Jérôme Bel est un passeur, il n’y connaît rien à la musique. Ça se non-entend. Ce n’est pas du théâtre, ce n’est pas de la danse, c’est de la non-danse. C’est conceptuel, comme l’indique le programme : le nom de Jérôme Bel n’apparaît pas après « chorégraphie » (absent) mais après « concept ».

Alors à quoi sert Cédric Andrieux, au fond ? La question se greffe à chaque unité de temps des 75 minutes du spectacle. Et elle se pose : Le Monde, dans sa critique du spectacle, le fait à quatre reprises. Finalement, à rien, à tout ; c’est de l’art.

Enfin là, en l’occurrence, rendons hommage à ce spectacle : du non-art.

[DANSE] Rosas danst Rosas : un spectacle nerveux au minimalisme entêtant

novembre 18, 2009 dans Culture, En vrac, Travaux universitaires

Rosas danst Rosas, de la chorégraphe belge Anne Teresa de Keersmaeker, est une pièce en quatre mouvements pour quatre danseuses, sur une musique de Thierry de Mey et Peter Vermeersch. Créée en 1983, elle a révolutionné le monde de la danse de par sa base de travail minimaliste : économie de sons, économie de mouvements, économie de décors, économie de costumes. Un excès de petits riens qui font de cette pièce le manifeste fondateur de la chorégraphe.

Une chorégraphie intense et rythmée

Les danseuses, d’abord allongées, déclinent toute une gamme de mouvement saccadés et répétitifs sur la seule musique de leur souffle et du bruissement de leurs étoffes. Dans ce faux silence qui en devient presque oppressant, les gestes succèdent à l’immobilité, sorte de virgule suspendue dans une chorégraphie écrasée par la gravité tenace. Les corps sont lourds et ne retrouveront un semblant de verticalité qu’assis sur quatre chaises. Là, emportés par les percussions butées de Thierry de Mey, ils déclineront une partition réduite de gestes du quotidien, à la fois mécaniques et d’une féminité extrême : découvrir une épaule, la recouvrir d’un geste faussement pudique, passer une main dans les cheveux, croiser et décroiser les jambes, se serrer le ventre. La répétition des mouvements hypnotise, les rythmes sont secs, mais Anne Teresa de Keersmaeker réussit tout de même l’exploit d’insuffler une fluidité presque violente à l’ensemble du spectacle.

Un spectacle intemporel

Vingt-six ans après sa création, Rosas danst Rosas n’a pas pris une ride. De nombreuses fois primée, cette chorégraphie fait alterner dans une rare obstination agressivité et tendresse, uniformité et individualité. Une pièce nerveuse plus que jamais actuelle, dont les décors industriels et les costumes grossiers fustigent un monde du travail coupable d’une condition féminine mise à mal. Les rengaines sonores et visuelles sont entêtantes, le quotidien est sublimé, et les longueurs dans le rythme ne sont que la mise en abyme de mouvements qui savent se laisser incarner.

[DANSE] « Joyaux » : un ballet de pierres précieuses

octobre 30, 2009 dans Culture, En vrac, Travaux universitaires

Le ballet « Joyaux » de George Balanchine fera l’objet de 15 représentations entre le 21 octobre et le 18 novembre 2009 à l’opéra Garnier. La promotion 2010 du Master 2 de Journalisme Culturel a pu assister à la répétition générale du 16 octobre, dans une ambiance à la fois studieuse et informelle.   

Quoi de plus alléchant en ces temps de crise que des joyaux servis sur un plateau d’argent ? L’invitation fut la bienvenue. Nous avons réussi à nous extraire, le temps d’une soirée, de nos chambres de bonne étriquées pour nous retrouver dans l’immensité étourdissante et fastueuse du Palais Garnier. Et le luxe de l’espace fit place à l’éclat des bijoux : les tableaux « Emeraudes », « Rubis », et « Diamants » nous furent présentés comme autant de confiseries acidulées. Un triptyque aux couleurs éclatantes pour nous faire oublier la grisaille quotidienne.

Si Joyaux est un unique ballet en 3 actes, chacun des tableaux a son indépendance. « Emeraudes », pièce d’ouverture dans un décor simpliste aux tons verts assorti aux costumes, évoque le ballet romantique français sur des extraits de Pélléas et Mélisande etShylock de Gabriel Fauré. De pointes en entrechats, de pas de biche en arabesques, les danseuses et les danseurs évoluent sur la scène dans un ensemble architectural et monumental qui n’est pas sans évoquer une certaine froideur. Les chorégraphies, convenues et sans surprise, sont cependant interprétées avec une grâce sans égal. L’absence de narration métamorphose ce premier tableau en un long poème désincarné.

« Rubis » envoie les spectateurs dans un autre cadre spatio-temporel. Exit le romantisme français et ses mouvements codifiés, place à une chaleur plus américaine sur des tons rouges, accompagnés duCapriccio pour piano et orchestre de Stravinsky. L’influence des comédies musicales de Broadway est nette : les jambes en-dedans sont omniprésentes, les têtes apprennent la latéralité, et le music-hall se devine dans des chorégraphies gourgandines. Ce tableau rythmé et sensuel garde cependant cette élégance dans la symétrie qui renvoie sans aucun doute à la structure moléculaire d’une pierre précieuse.

« Diamants », enfin, ravive l’éclat du style impérial russe et de son maître, Marius Petipa, sur la Symphonie n°3 en ré majeur Op. 29 de Tchaïkovsky. Christian Lacroix, créateur des costumes et des décors, a choisi des tons bleus glacés pour ce tableau final. Des mouvements irréels mettant en valeur la féminité font de ces derniers instants une féérie. Peut-être parce que les diamants sont les meilleurs amis des femmes.

Dans tous les cas, ces joyaux-là ont inspiré à Balanchine des phrasés et des articulations dignes des plus grandes parures, dont les harmonies chromatiques couplés aux mélodies classiques composent un ballet étincelant pour les sens.